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Où en est la justice sociale ? (1/3) Entretien avec Pascale Jamoulle, anthropologue

La justice sociale est un principe fondé sur l’égalité des droits entre individus et la possibilité pour tous de bénéficier du progrès économique et social. Promouvoir la justice sociale ne consiste pas simplement à augmenter les revenus et à créer des emplois, mais à garantir les droits fondamentaux et la dignité de tout individu. En tant que Fedactio nous œuvrons pour la justice sociale lorsque nous luttons contre le sansabrisme, les discriminations envers les migrants, les inégalités de genre, ou pour l'accès à un enseignement de qualité. Chaque fois que nous enlevons un obstacle liés au genre, à l’appartenance ethnique, à la religion, ou à l'orientation sexuelle. nous œuvrons pour la justice sociale. 

En Belgique selon les dernières études, 48% des travailleurs belges n'ont pas les moyens d'épargner à la fin du mois et 5,2% des Belges vivent sous le seuil de pauvreté malgré un emploi. Au niveau mondial, 20% des travailleurs vivent toujours dans la pauvreté et ne bénéficient pas des fruits de la croissance économique. Toutes ces inégalités empêchent les gens de réaliser leur plein potentiel et de sortir de la précarité, c'est pourquoi il est urgent d'agir. L'Organisation Internationale du Travail rappelait dans ses principes fondamentaux qu'il ne saurait y avoir une paix universelle et durable que fondée sur la base de la justice sociale, et qu'elle ne pourrait avoir lieu sans un traitement décent des travailleurs. En tant que Fedactio nous estimons que la seule façon de parvenir à la justice et à la cohésion sociale, c’est de remettre l'humain au centre des politiques économiques, sociales et environnementales. 

Dans le cadre de la Journée mondiale de la justice sociale, nous nous sommes entretenus avec une série d'acteurs académiques ou associatifs. Cette première interview donne la parole à Mme Pascale Jamoulle, docteur en anthropologie et chargée de cours à l'université (UCL et UMONS).
Propos recueillis par Abdussamed Ozyurt

Mme Jamoulle bonjour, merci de nous accorder cet entretien. Pourriez-vous, pour commencer, vous présenter en quelques mots et nous parler de votre parcours académique ainsi que de vos travaux de recherche ? 

J’ai d'abord fait des études d'assistante sociale avant de travailler à l'école Decroly en tant qu'assistante sociale. J'ai ensuite repris des études en philo et lettres romanes. Et j'ai travaillé plusieurs années comme enseignante de français avec des personnes en pré-formation issues de l’immigration, et de l'immigration italienne en particulier. Et c'est suite à ce travail-là que j'ai commencé à publier des articles, des livres sur la question de l'interculturalité, et que j'ai commencé à faire de la recherche. J'ai travaillé avec les populations toxicomanes sur la question de la réduction des risques et la question de la sortie de drogues. J’ai ensuite fait de l'anthropologie et travaillé sur les questions des femmes et des logements sociaux, puis sur la question de la départenalisation en milieu populaire, ce qui a donné lieu à ma thèse de doctorat et puis un travail sur les questions de genre et de migrations, d'exil et de précarité. 

À l'heure actuelle, nous entendons beaucoup parlé de justice sociale dans le débat publique, qu'évoque ce terme pour vous ? 

C'est pour moi l'inverse de la souffrance sociale. La justice sociale permet des rapports démocratiques entre individus, tant au niveau de l'accès aux ressources, qu’à l'éducation ou à la culture ; elle permet la démocratie entre les sexes et de la décolonisation des esprits. C'est à ce niveau que ce joue l'équité sociale. 

Quand on parle de justice sociale, s’agit-il d’un positionnement moral ou bien existe-t-il des indicateurs nous permettant de l’objectiver ? 

Les premiers indicateurs que j’observe ce sont les populations de rues. Quand les populations de rues augmentent, c'est que la justice sociale ne fonctionne pas. C'est qu'il y a des trous dans la sécurité sociale, dans les solidarisations et dans la démocratie. Or c'est le cas aujourd'hui. 

C’est donc le terrain qui permet d’identifier les difficultés sociales ? 

Oui. Aujourd'hui à Bruxelles et un peu partout ailleurs, les populations de rue débordent. C'est le premier indicateur pour un ethnographe des rapports socio-économiques que l'insertion sociale ne fonctionne plus pour une partie importante de la population. En ce qui concerne les rapports de genre, un des premiers indicateurs va être la construction dans les quartiers de relations apaisées ou de tensions de genre. Ensuite l'explosion des violences conjugales et intrafamiliales, ou la construction de familles apaisés. Au niveau culturel ce sera les questions de discrimination et de racisme d'un côté, et les questions d'interculturalité et de décolonisation des esprits de l'autre. 

Selon vous la montée des mouvements populistes et d’extrême-droite un peu partout dans le monde est-elle la corollaire des inégalités sociales ? 

Oui mais pas que, c'est aussi les conséquences des modèles ultra-libéraux et de la mondialisation. Et au-delà des inégalités sociales, il y a les inégalités de genre et de race. Je pense que toutes les formes de replis et de passéisme, sont des réactions à l'angoisse et la peur de ne pas avoir sa place dans le monde. C’est ce qui pousse les individus à se replier sur leur communauté uniquement. 

Nous vivons dans une société de plus en plus clivée sur les questions socio-économiques, les mouvements de contestations sont-ils l’expression d’une certaine frustration ? 

Je crois qu’une part grandissante de la population a une colère légitime, des mouvements comme les gilets jaunes en sont un mode d'expression, mais il y en a d'autres comme les émeutes urbaines par exemple. Il y a aussi des mouvements alternatifs dynamiques où la colère est convertie en projet de société, mais ce n’est pas toujours le cas. C'est clair que le sentiment d'être écrasé et isolé, sans cercle, est un sentiment qu'ont de plus en plus de gens. Les frustrations sont immenses et par moments débordent. 

Peut-on parler de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale en Belgique ? Si oui, est-elle efficace ? 

Si elle était efficace, ça se saurait (rire). Le seuil de pauvreté est toujours fixé à +- 1.100 EUR et le taux de populations qui vivent en dessous varie de 15 à 16% ce qui est relativement stable. Par contre on constate une augmentation importante du nombre personnes vivant sous le seuil de pauvreté qui échappent aux indicateurs et ne sont pas captés par les statistiques. Notamment les populations de rue, les femmes dépendantes de leurs conjoints, et les jeunes NEET (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire) qui passent sous les radars des institutions qui ne sont tout simplement pas en contact avec les institutions et qui donc ne sont pas pris en compte. Ce sont de grands réfractaires sociaux et que les politiques sociales n'arrivent plus du tout à capter parce qu’elles sont de plus en plus rigides, basées sur l'activation, donc sur des contraintes, qu'une parties des gens n'acceptent plus. Ces personnes se retrouvent doublement contraints ; d’un côté on leur demande de trouver un emploi alors qu’ils n'ont pas du tout les qualifications, de l’autre ils sont directement contraints par les structures et institutions. On observe par exemple qu’énormément de jeunes ont droit aux aides du CPAS mais n’en font pas la demande. On peut également citer les détenus qui ont droit à des congés pénitenciers mais qui vont à fond de peine. La méfiance vis à vis des institutions, y compris sociales est en expansion. Toutes les nouvelles mesures ou législations en matière de chômage ou de CPAS ne vont pas réduire la pauvreté, elles visent juste à réduire l'écart entre les populations et les dispositifs. 

Comment mesure-t-on la pauvreté ? 

Tout d'abord il y a des indicateurs statistiques. S’il y a bien un indicateur qui est accolé au mot pauvreté c'est le seuil de pauvreté, un indicateur économique. On voit bien que nous sommes plus dans une société où cette pauvreté devient de la précarité. La pauvreté telle que représentée dans les recherches c'est une question de statistiques, alors que pour la précarité c’est plus de l’ordre du ressenti. C’ est à la fois dans le fait d'avoir peu, mais en plus d'avoir peur de perdre ce peu, parce qu'on ne sait pas ce que l'avenir réservera. Ce qui est à mesurer n’est pas que socio-économique, on peut l’aborder sous différents angles : la précarisation familiale, de la santé physique ou mentale… 

Les mesures pour l’emploi sont-elles un bon moyen de lutter contre la pauvreté ? 

Oui, mais ça dépend quel emploi, il y a des emplois qui ne sont pas durables et soutenables. Ça dépend des conditions de travail, ça dépend aussi si l’emploi est adapté aux qualifications. Si on multiplie les intérims et les petits boulots qui échappent complètement au droit du travail, si on prend en compte les titres services, où les femmes qui ont des temps partiels avec des salaires extrêmement bas, les emplois avec des déplacements constants ou un boulot très dur physiquement, l'accès à l'emploi ne permet pas de sortir de la pauvreté. 

La lutte contre les inégalités est-elle avant tout une responsabilité politique ou bien la société civile a-t-elle aussi un rôle à jouer ? 

Les deux, mais c'est avant tout une responsabilité politique. Puisque ce sont les politiques qui vont permettre à la société civile de subsister. Il suffit de voir les difficultés financières dans lesquelles se trouvent certaines structures, services publics ou associations. Leur marge de manœuvre est faible quand il n’y a pas de subsides publics. Donc bien sûr que les associations ont un rôle à jouer mais elles doivent pouvoir vivre et ne peuvent uniquement reposer sur du bénévolat. 

Peut-on envisager la transition écologique en laissant de côté la question sociale ? Peut-elle avoir lieu sans toucher au pouvoir d’achat des plus défavorisés ? 

Non évidemment, on ne peut séparer les deux. Prenons le logement social, si les gens se retrouvent dans des situations d'habitats délabrés, indignes, mal isolé, la consommation d'énergie va être immense. Nous ne pouvons travailler notre empreinte écologique que si nous en avons les moyens. 

Selon vous, y a-t-il des solutions pour mettre fin à la pauvreté, ou tout au moins la diminuer en Belgique ? 

Pour la pauvreté, on peut toucher au seuil de pauvreté en augmentant les allocations, mais ce n'est qu'une des dimensions du problème. Si maintenant on parle de la précarité, il faut agir sphère après sphère, il faut sortir des généralités et se pencher sur des exemples particuliers. Se poser la question de manière générale, c’est aussi abstrait que de se demander comment accéder au bonheur Si par exemple on veut traiter la précarité familiale, il faut mettre en place des politiques qui permettent une coparentalité efficace par exemple, qui soutiennent autant le rôle des mères que des pères. Si on s’intéresse à la précarité de l'emploi, il faut une politique de l'emploi qui soit durable. Et ainsi de suite il faut vraiment prendre toutes les sphères sociales touchées par la précarité et voir, à partir de l'expérience des gens, quels sont les leviers qui pourraient améliorer la condition.

Entretien avec Henri Goldman sur l'importance du vivre ensemble après Auschwitz


Le mercredi 29 janvier 2020, Fedactio et IDP se sont entretenus avec Henri Goldman dans le cadre des commémorations des victimes de l’Holocauste, et du 75e anniversaire de la libération du camp de concentration et d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau. Monsieur Goldman revient sur le drame qui a touché sa famille et l'importance du dialogue et du vivre ensemble dans notre société.
Propos recueillis par Alexandre Thiry et Ludmila Malai.


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Monsieur Goldman bonjour. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler un peu du drame qui a touché votre famille ?

Je suis né ici en 1947. Je suis donc né après tout ça. Je ne sais de toute l'histoire dont on va parler que ce qu'on m'a raconté. Mais je l'ai vécu de façon assez intense à travers des situations familiales compliquées. Je dois remonter d'une génération. Mes parents sont des juifs polonais, nés de familles qui étaient là-bas depuis toujours. Ils sont originaires de deux villes toutes les deux à peu près à 50-80 km de Varsovie. À cette époque il y a environ 3 millions de juifs en Pologne. Entre les deux guerres, les juifs font face à deux types de difficultés. D'abord une misère socio-économique parce que le pays traverse une crise. Nous sommes après la crise de '29 mais ce ne sont pas de base des pays très prospères. Et puis il y a une tradition antisémite qui devient vraiment insupportable avec la montée du nationalisme polonais qui organise des boycotts : "n'achetez pas chez les juifs." Comme la situation est difficile, on envoie des enfants à l’étranger. Mes parents, qui ne se connaissent pas encore, viennent en Belgique comme migrants économiques, mais aussi pour fuir l'antisémitisme. Puis arrive la guerre. Vous connaissez le nazisme et ses lois raciales, que les juifs sont persécutés en Allemagne. Au printemps 1942 entre en œuvre ce qu’on appelle la Solution finale. Il y a un peuple en trop sur la terre ; on ne doit pas seulement le discriminer, le battre, l’emprisonner, mais on doit l’exterminer. Un décret de l'occupant ordonne à tous les juifs de se présenter à la caserne Dossins à Malines pour... aller en Allemagne dans un camp de travail, enfin on ne leur dit pas vraiment pourquoi. Ce qui est important c'est que ça ne concerne que les juifs étrangers à l'époque, et donc l'occupant va obtenir une forme de collaboration ambiguë avec les juifs belges en leur disant "vous ne risquez rien du tout, mais vous devez nous aider". Et va se mettre en place, comme aux Pays-Bas ou en France, des associations de juifs nationaux. L'arrestation de mon père est arrivée assez tard, je n’en connais pas les détails, il va être déporté en février '44. Quant à ma mère, elle va être déportée en janvier '44, presque à la fin de la guerre. Quand en 1942 tombe la décision de déporter les juifs étrangers, elle va immédiatement contracter un mariage blanc pour devenir Belge. C'est un procédé que beaucoup de migrants ont utilisé pour avoir une sécurité de séjour. Une fois devenue belge, elle va entrer dans la Résistance et c'est seulement au mois d'octobre 1943 que la déportation va concerner les juifs belges également. Elle va alors plonger dans la clandestinité et être arrêtée par dénonciation quatre mois plus tard. Tous les deux vont aboutir au camp d'Auschwitz où arrivait le train qui partait de Malines. Mon père va être déporté avec sa femme et le plus jeune de ses trois enfants et quand ils vont arriver à ce qu'on appelle la rampe à Birkenau, cette célèbre photo d’un train qui arrive en gare au terminus. On y trie les gens à leur arrivée ; ceux qui peuvent encore travailler comme esclaves rentrent dans le camp, et ceux qu'on considère comme inutiles vont immédiatement à la chambre à gaz. C'est ce qui s'est passé avec la femme de mon père et le plus jeune de leurs enfants. Les deux autres enfants étaient pendant ce temps-là cachés dans des familles belges. Quand à ma mère elle est rentrée dans le camp, c'était une petite bonne femme, elle ne mesurait même pas 1m50, mais était vigoureuse. J'ai appris quelques années avant sa mort qu’elle était arrivée enceinte au camp au camp d'Auschwitz, qu’elle y avait accouché et avec des amies qui travaillaient à l'infirmerie elles ont euthanasié cette petite fille qui était en pleine santé pour éviter qu'elle ne fasse l'objet des expériences médicales du docteur Mengele, un criminel de guerre. Mon père a par la suite été transféré au camp de Dachau. D'une certaine façon c'était une chance parce que c’est un pur camp de travail, sans chambres à gaz. Lui a été libéré par les Américains, tandis ma mère restée jusqu'au bout au camp d'Auschwitz et quelques jours avant l'arrivée des troupes soviétiques a commencé ce qu'on a appelé les marches de la mort. Il restait à ce moment-là environ 100.000 personnes au camp d'Auschwitz et les Nazis les ont pris avec eux dans leur retraite. C'était en janvier en plein hiver, il gelait et cette caravane de pauvres gens est remontée vers l'Allemagne. Il a fallu plusieurs mois pour qu’ils puissent tomber sur des Français ou des Américains qui les ont rapatriés. Mes parents se sont rencontrés après la guerre. J'ai eu la chance d'avoir une mère extraordinairement vivante, pour qui la vie continuait tout comme la lutte contre le fascisme. Elle m’a poussé à m'engager dans la vie et a fait de moi, j'espère, un homme équilibré et plutôt optimiste.


Peut-être brièvement un mot sur qui est Henri Goldman d'aujourd'hui, sur votre travail et vos engagements ?


Ce contexte a fait que j'ai toujours été quelqu'un d'engagé politiquement et socialement. À cause de cette histoire familiale, le noyau dur de mon engagement tourne autour du refus du racisme. Plus que ça, il y a aussi la reconnaissance de la diversité culturelle. Je suis très heureux d'habiter Bruxelles qui est une ville où aujourd'hui encore la majorité des gens sont ou étrangers ou d'origine étrangère. C'est une richesse extraordinaire de ne pas avoir une culture de référence. Et ce n'est pas un hasard si sur les 695 conseils communaux que nous avons élus, il n'y en a pas un seul d'extrême droite. C’est unique dans le paysage européen. Quand vous voyez ce qui se passe en Flandre, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre, en Italie en Espagne, on observe partout l’émergence de partis de masse. Je crois que c'est grâce à l’identité "cosmopolite" de Bruxelles que nous n'avons pas ça. Ça montre bien que plus de diversité culturelle amène à plus de démocratie et d'ouverture. À côté de ça j'ai un diplôme d'architecte, mais j'ai fait six métiers dans ma vie, autour de la musique, autour du journalisme, de l'écriture, de la mise en page... (Ndlr : Monsieur Goldman est actuellement rédacteur en chef de la revue "Politique").

Ce lundi 27 janvier nous commémorions les victimes de l'Holocauste avec l'accent mis cette année sur le 75e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz. Selon vous qui est responsable de ce qui arrivé au peuple juif ? Est-ce uniquement la faute du régime nazi ou y a-t-il une responsabilité plus collective ?

Il y a une responsabilité collective qui est historique, puis il y a des responsabilités politiques beaucoup plus précises. Les juifs sont la seule minorité non-chrétienne qui existe de longue date un peu partout en Europe, du Portugal à la la Russie, de l'Angleterre jusqu'en Bulgarie. Et c'est sur les juifs que le besoin d’exprimer une différence s'est focalisé. Pendant une longue période on a enfermé les juifs dans une fonction économique extrêmement précise. Si les juifs sont devenus usuriers, c'est parce qu'ils n'avaient pas le droit de posséder de la terre à une époque où la société vivait de la terre. En leur interdisant d’être propriétaires terriens, on les obligeait à avoir de petites fonctions commerciales. Et puis quand une bourgeoisie s'est développée en Europe occidentale, ils ont été repoussés vers l'est. Ils ont vécu des pogroms, des interdits professionnels, des numerus clausus à l'université quand on a commencé à pouvoir étudier, etc. Il y a structurellement dans la société européenne le besoin d'avoir un bouc émissaire permanent, et à une époque où on n'a pas d'Arabes, pas de noirs encore, ça tombe sur les juifs. Maintenant il y a des événements beaucoup plus conjoncturels qui ont précipités l'Europe dans la guerre. L'avènement du nazisme n'est pas unique, on voit cette époque l'arrivée de régimes nationalistes autocratiques à beaucoup d'endroits. La question de savoir pourquoi dans cette guerre un génocide a pris une place pareille, est quelque chose de très difficile à expliquer et à comprendre. Ça n'est pas logique. C'est logique éventuellement qu'un régime autoritaire criminel transforme toute une population en esclaves, mais ce n'est pas logique que de façon industrielle on décide de la liquider. D'autres pays ont connu des génocides, comme celui des Arméniens ou celui des Tutsis, qui sont les deux autres grands génocides qui sont répertoriés. Ça s'est fait de façon planifiée, mais ça ne s'est pas fait de façon industrielle comme pour les juifs. C'est ça qui est assez unique. Comment un peuple qui est considéré à ce moment-là comme un des plus civilisés... comme le peuple de Goethe, de Schiller, de Karl Marx, de Freud, d'Einstein, etc. Comment un peuple parmi les plus évolués d'Europe peut à un certain moment oublier sa culture pour fabriquer ça ? Ce ne sont pas les moins civilisés qui sont capables des crimes les plus barbares.

Cette année de nombreux responsables de la communauté musulmane ont participé aux commémorations d'Auschwitz. Pensez-vous que le dialogue entre les différents groupes peut être un remède contre les idéologies radicales ?

Les musulmans ont beaucoup été accusés d'être les vecteurs d'un nouvel antisémitisme. Il est important de montrer que c'est pas vrai et qu’ils ont de l’empathie vis-à-vis de la souffrance des juifs. Il y a aussi de belles initiatives dans l'autre sens comme par exemple les iftars et expositions organisés par le musée juif de Bruxelles, qui sont un moment de partage extraordinaire. Il y a des éléments féconds. Il est important de noter qu’on assiste en même temps au développement de l'islamophobie et l'antisémitisme, et que c’est ensemble qu’il faut les combattre.

On constate aujourd'hui que les discours de haine progressent dans les sociétés européennes. À votre avis pourquoi est-ce qu'il y a tant de haine dans la société d'aujourd'hui ?

On sort d'une période appelée les trente glorieuses (1945-1975). Une période exceptionnelle pour l'Europe... même si elle coïncide avec l'âge d'or du colonialisme. C’est une période de croissance, il n'y a pas de chômage, les salaires augmentent régulièrement, les services publics s'améliorent, les retraites également, le gâteau de l'économie grandit tellement que tout le monde, patrons, comme travailleurs gagne plus. Et puis tout cela va s'arrêter à partir des années '75. On va encore faire semblant pendant 10 ans que tout va bien, que la situation va s’améliorer, puis on se rend compte que ce n'est plus le cas. Le chômage augmente de nouveau, les rapports de force sociaux se détériorent et petit à petit les gens se disent "je ne suis pas sûr que mes enfants vivront mieux que moi. Que faire ? À qui ?" Et à ce moment-là refait surface le vieux nationalisme en disant c'est la faute aux autres. On doit s'occuper de nos pauvres mais on ne peut pas le faire parce que tous les pauvres de la planète viennent nous envahir. Le nationalisme monte et s’axe autour du refus de l'autre, de l'étranger. La prospérité des sociétés capitalistes est en panne. On se rend bien compte que ça ne fonctionne plus, qu'on n'est plus capable d'assurer une augmentation régulière des classes moyennes. Il y a de nouvelles classes moyennes qui naissent dans le monde, en Chine ou en Inde, mais les classes moyennes en Europe se sont effondrées. Et sur cette base-là s'est développé un discours d'exclusion. L'économie libérale ne fonctionne plus et la gauche n'a pas réussi à imposer une autre forme de solidarité, du coup l'extrême-droite en profite. Elle se base sur ce vieux fond xénophobe qui existe dans toutes les sociétés où il y a une histoire nationale très puissante.

La polarisation de la société est très courante aujourd'hui dans nos sociétés occidentales, y compris dans les pays de l'Union européenne, et aux États-Unis qu’on dit de grandes démocraties. À votre avis est-ce un signe que la démocratie est en danger ?

Ce qu'on appelle la polarisation, c'est un effet de la rupture de solidarité. Pour qu’elle s’installe, il faut désigner une altérité et ça tombe toujours sur les populations d'origine étrangère, ou dans le cadre des États-Unis sur les minorités. Dire que les noirs américains ou les hispaniques, sont d'origine étrangère, oui, il y a très longtemps. Mais alors tous les Américains sont d'origine étrangère ! Tout ça n’est qu’une construction. En Europe ce discours a pris de nouvelles proportions avec les nouvelles vagues migratoires.

Malheureusement nous sommes toujours témoins de persécutions en 2020. Aux quatre coins du monde des personnes sont inquiétées pour leur appartenance ethnique, culturelle, politique, sexuelle... Après avoir posé ce diagnostic quelles sont les solutions envisagées ? Que manque-t-il pour assurer le respect des droits fondamentaux ? Est-on condamnés à voir l'histoire se répéter ?

Je crois qu'on est relativement condamné à renoncer à l'idée que l'histoire est linéaire et qu'elle va aller toujours vers plus de progrès. C’est ce qu'on découvre depuis quelques années et la crise écologique n’arrange rien. La spirale de consommation et de gaspillage va rendre la Terre invivable. Les sociétés humaines traverses un moment difficile. Si les populistes arrivent à se renforcer un peu partout, c'est bien parce qu’ on a désigné un bouc émissaire. Ils disent "eigen volk eerst", "notre peuple d'abord" et les autres qu'ils crèvent. Éric Zemmour à qui on demandait dans une émission française "qu'est-ce que ça vous fait que des jeunes meurent en Méditerranée ?" vient encore de déclarer "ça ne me fait rien du tout, ils ont pris leur risque. Je préfère qu’eux meurent plutôt que mes propres enfants". On en est là, on ne voit plus tellement comment s'en sortir. À côté de ça il y a beaucoup d'espoir qui viennent des mouvements de jeunes, toute la mobilisation pour le climat par exemple. C'est un pas en avant... Je pense qu'on a besoin d'un changement culturel profond pour considérer d'abord que les biens immatériels, la tendresse, l'amour... ont plus de valeur que le matériel. Cela dit, il faut au minimum de quoi se nourrir, de quoi s'habiller, de quoi se loger. Je ne compte pas tellement sur le monde politique pour initier un changement, mais plus sur le monde associatif. Comment convaincre des gens dominants, puissants, d'abandonner leurs privilèges ? C'est difficile. En général les gens qui ont des privilèges, ne les abandonnent pas de leur propre gré. Il faut souvent que des moins privilégiés leur arrachent. Toute l'histoire de l'émancipation humaine fonctionne comme ça. Si certains peuples africains ne s'étaient pas battus pour leur Indépendance, ils ne l'auraient pas eu. Si les femmes ne s'étaient pas battues pour plus d'égalité, et c'est pas terminé, rien n'aurait changé, ce serait toujours les hommes qui décideraient tout. Et si les travailleurs s'étaient pas battus pour obtenir des droits sociaux, ce n’est pas les capitalistes qui leur auraient donnés comme ça. Il faut accepter que la société est un enjeu de conflits, qu'il y a des luttes sociales, économiques, culturelles. Les groupes dominés doivent prendre leur destin en main. Ils doivent le faire évidemment d'une façon qui n'aboutit pas à un renversement des dominations. L'histoire de l'émancipation humaine n'est pas linéaire. Il y a eu des moments où nous avançons et d’autres où nous reculons.

Quelle place accordez-vous au dialogue interculturel dans la résolution des problèmes dont nous avons discuté ?

Pour moi, l'existence même d'une ville multiculturelle empêche une conception nationaliste des choses et oblige un peu à se décentrer soi-même. Je dois être capable de comprendre que c’est important pour une personne qui a une autre origine. Ça ne veut pas dire qu'elle doit rester enfermée dans ce qu'elle a reçu. Mais que c'est son point de départ et que si je veux faire de cette personne mon égale, je dois accepter que les bagages culturels de cette personne ont autant de valeur que les miens. La société dont je rêve vraiment, est une société où personne ne doit choisir entre la fidélité à son propre bagage, et le fait de faire société tous ensemble.

En parlant de société rêvée. Nous commémorions le 20 janvier dernier le Martin Luther King Day, à son instar quels sont vos souhaits, vos rêves peut-être plus précisément, pour les futures générations ?

Nous disposons d’une richesse incroyable qu’il ne tient qu’à nous de faire vivre. Elle va évoluer au fil du temps. Personne ne sait pendant combien de temps on reste Turc, Marocain ou Juif. Après combien de générations ça disparaît ou pas. Puis on se marie entre nous aussi, c'est des choses qui se passent. C'est en restant ouverts qu'on peut assumer notre destin de ville la plus cosmopolite d'Europe d'après toutes les statistiques, et qu'on peut être un petit un îlot de résistance par rapport à la montée du nationalisme identitaire. Voilà ce que je peux peut-être espérer pour l'avenir.

Rencontre avec Selcuk Gultaşlı sur l'état de la liberté de presse en Turquie et dans le monde en 2019

Dans le cadre de la "Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes" du 2 novembre, Fedactio s'est entretenu avec M. Selcuk Gultaşlı, ancien rédacteur en chef du journal Zaman, sur l'état de la liberté de presse en Turquie et dans le monde en 2019.

Une liberté de presse toujours plus en danger. Au cours des douze dernières années, plus de 1 000 journalistes ont été tués parce qu’ils tentaient d'informer le public sur les faits dont ils avaient été témoins. Dans neuf cas sur dix, les meurtriers restent impunis. Outre ces assassinats, on dénombre de très nombreux crimes commis contre les journalistes à travers le monde : violences, arrestations intimidations... 

Je m’appelle Selcuk Gultaşlı, je suis en Belgique depuis 2001. J’étais rédacteur en chef du journal quotidien Zaman. J’ai travaillé pour Zaman entre 1995 et 2016 en Turquie mais également pour l’édition Benelux. Nous éditions également des versions pour la Belgique et les Pays-Bas. Zaman était le plus grand journal de Turquie, fut un temps où il tirait à plus d’un million d’exemplaires quotidiens à destination de ses abonnés. J’ai fait ce travail jusqu’en mars 2016, quand notre journal a été brutalement confisqué par le gouvernement turc. Être le plus gros journal de Turquie ne l’a pas protégé de la saisie. Depuis je n’ai plus de travail. Et les choses ne vont pas en s’améliorant, puisque chaque jour des collègues journalistes sont arrêtés en Turquie. 

Quel était votre rôle au sein de Zaman ? 

Je couvrais principalement les relations entre la Turquie et l’Union européenne. Comme vous le savez, la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne. Même si cette perspective semble aujourd’hui très éloignée, cela signifie que des chapitres de négociations sont ouverts en vue de rejoindre l’Union européenne en tant qu’État membre. J’écrivais sur ces questions, je couvrais les visites diplomatiques turques à Bruxelles et les dossiers européens en Turquie. 

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi Zaman a été confisqué par l’Etat ? 

En 2013 un énorme scandale de corruption a éclaté. C’est sans doute le plus gros scandale de corruption dans toute l’histoire de la République de Turquie. Y étaient impliqués des ministres proches de Recep Tayyip Erdoğan – alors Premier ministre. Son fils était également impliqué selon l’enquête. Quand les révélations ont pris de l’ampleur, Erdoğan a rétorqué qu’il ne s’agissait pas de la mise en lumière d’un scandale mais d’une tentative de coup d’État contre son gouvernement légitimement élu. Et puisqu’en tant que journalistes nous avons estimé qu’au vu des lourdes accusations, des charges de corruption de proportion historique il était de notre devoir d’investiguer, Erdoğan s’en est pris violemment à notre journal. Les scandales de corruption sont parus en 2013, et notre journal a été saisi en 2016, soit 3 ans plus tard. C’est le temps qu’il lui a fallu pour changer de nombreuses lois et lui permettre de mettre la main sur les journaux qui étaient critiques envers son gouvernement. La raison de cette saisie est que nous ne suivions pas la ligne officielle du gouvernement. Nous pensions qu’une affaire de corruption d’une telle ampleur méritait une enquête sérieuse, mais apparemment le Premier ministre n’était pas de cet avis. 

Pouvons-nous parler de censure ? Le gouvernement souhaitait-il étouffer ces scandales ? 

Bien sûr. Ils ont répandu l’idée qu’il n’y avait pas de corruption mais une tentative de coup d’État car ils ne voulaient pas que les gens lisent de quoi il s’agissait vraiment. Quelques jours après la publication des scandales, les autres groupes de presse ainsi que de nombreuses autres associations ont commencé à s’aligner sur les dires du gouvernement. Le peuple n’a donc pas eu l’occasion de lire et de comprendre toutes les dimensions de cette affaire. Il y a une énorme censure en Turquie. Vous ne pouvez pas écrire ce que le gouvernement n’aime pas entendre. Si vous écrivez malgré tout, on vous qualifie de sectaire ou de terroriste et vous perdez votre emploi, ou plus simplement on vous mute à un autre poste et vous ne pouvez plus écrire sur ce que vous voulez. Les cas d’autocensures sont aussi très nombreux. Beaucoup sont repris dans les rapports de la Commission sur les progrès de l’Union européenne. 

Vous êtes citoyen belge d’origine turque, pouvez-vous encore vous rendre en Turquie suite à cette affaire ? 

J’ai la chance d’avoir la citoyenneté belge et ma famille également. Dieu merci nous avons un passeport qui nous permet de voyager. Merci au gouvernement belge. Malheureusement il y a un mandat d’arrêt contre moi pour le simple fait d’avoir travaillé pour Zaman. Cela m’empêche de me rendre en Turquie. Si je retourne en Turquie je serai jugé coupable lors d’un procès factice devant un tribunal fantoche. L’État de droit n’y est pas respecté. Il n’y a pas l’ombre de la justice lors de ce type de procès, l’issue est courue d’avance. 

Quelle relation entretenez-vous avec les autres journalistes turcs ? 

Actuellement je n’ai plus ou très peu de relations avec mes collègues d’origine turque, même ici à Bruxelles. Je pense qu’ils ont peur d’être en contact avec moi car désormais je suis perçu comme un terroriste par le gouvernement turc. En Turquie il y a cette atmosphère anxiogène, c’est pour cela qu’ils sont tous terrifiés à l’idée d’être en relation avec moi. La plupart des personnes critiques sont désormais exilées à l’étranger. 

Comment voyez-vous l’avenir de la liberté d’expression en Turquie ? N’y a-t-il aucun espoir ? 

Concernant une évolution dans un future proche je suis très pessimiste. Ces dernières semaines il y a eu cette opération militaire turque en Syrie. Vous en avez probablement entendu parler, c’était une opération contre les milices kurdes PKK/YPG. J’ai regardé la télévision turque et toutes les chaines parlaient d’une seule voix. Il n’y a pas de place pour des opinions alternatives ou des voix dissonantes en Turquie. Il n’y a pas de place pour les voix du parti kurde HDP. Il semble que le gouvernement dicte sa ligne éditoriale de toutes les chaines et qu’aucune n’ose la franchir. Elles diffusent toutes la même chose. À court terme je ne pense pas que la situation puisse s’améliorer. Aussi longtemps qu’Erdoğan sera Président, il y a très peu d’espoir pour la liberté de presse. Il y aura plus de contrôle, plus de censure, et de moins en moins de pluralité d’opinion. 

Au sujet de cette intervention en Syrie, on a vu certaines personnes se faire arrêter pour propagande terroriste pour avoir critiqué l’opération sur les réseaux sociaux. Cela signifie-t-il que ces derniers sont aussi sous contrôle ? 

Oui exactement. Plusieurs personnes ont tweeté leur désaccord avec l’opération sur les réseaux sociaux nombre d’entre eux ont été arrêtés. Monsieur Erdoğan est probablement le président le plus insulté au monde. Il attaque en justice toute personne qui l’injurie, de nombreuses personnes se sont retrouvées devant un tribunal pour ce motif. En Turquie les réseaux sociaux sont fermement contrôlés et des centaines de milliers de sites web sont bloqués d’accès. 

Avez-vous été soutenu dans votre combat par des associations de défense des droits humains ou des institutions publiques ? 

Je suis en contact avec eux : Amnesty International, le Comité pour la protection des journalistes, la Fédération des journalistes européens… Je dois avouer qu’ils ont été d’un grand soutien. Ils ont soutenu notre cause, ont fait remonter les plaintes de nos collègues emprisonnés. Mais en tant qu’instigateurs de changement en Turquie malheureusement non. Il y a trop peu de pression sur le gouvernement qui continue d’emprisonner de nombreux journalistes. La Turquie est sans doute la plus grande prison de journalistes au monde, même la Chine arrive en seconde position. Différentes organisations comme le Conseil de l’Europe critiquent la Turquie, mais sans qu’il n’y ait de changements sur le terrain. 

Quels sont vos attentes vis-à-vis des autorités européennes ? 

L’Union européen a un grand levier de pression sur la Turquie, elle pourrait être plus sévère et prendre des mesures coercitives, mais ne le fait pas. Nous avons passé cet accord ignoble avec la Turquie au sujet des migrants en 2016. L’Union européenne a versé 6 milliards d’euros à la Turquie pour qu’elle garde les migrants et les empêche de venir en Europe. En contrepartie de cet accord, Erdoğan s’est assuré le silence des dirigeants européens. Peu importe ce qu’il fait, l’Europe reste silencieuse. C’est très décevant car l’Union européenne fait la promotion de valeurs comme la liberté d’expression, l’État de droit, le pluralisme, la liberté de presse… ce sont des droits précieux et des valeurs essentielles à l’Union européenne. Cependant chaque jour en Turquie ces droits sont supprimés, ces valeurs sont bafouées, et l’Europe reste malgré tout silencieuse ou proteste sans grande conviction. 

Comment expliquez-vous ce silence ? 

Je pense que c’est à cause du virage politique qu’est en train en prendre l’Europe. Les gens sont très inquiets à l’idée d’une nouvelle crise migratoire, de nouveaux réfugiés passant de la Turquie à la Grèce. Ils pensent que seul Erdoğan peut les empêcher de venir en Europe. Si les dirigeants européens restent silencieux c’est parce qu’ils savent que s’il y a une nouvelle vague de migrants en provenance de Turquie, elle aura de grandes répercussions sur le paysage politique européen. Les partis populistes et racistes gagnent du terrain en jouant sur la peur des migrants. Les partis traditionnels eux ont peur de perdre leurs sièges et se sentent dépendant d’Erdoğan. Certains le voient comme un sauveur, comme un « prince européen » comme le qualifia Jean-Claude Juncker, le Président de la Commission européenne, lors d’une rencontre il y a quelques années. 

Quelle est la situation du journalisme dans le monde en 2019 ? Est-ce un métier dangereux ? 

Il y a déjà eu des interventions militaires par le passé en Turquie, le pire que les généraux aient pur faire fut d’interdire un journal de publier pendant 2 à 3 mois, mais aucun n’aurait songé à le saisir. Aujourd’hui Erdoğan confisque les journaux qu’il n’apprécie pas. C’est donc devenu un métier beaucoup plus dangereux. Il y a de très nombreux journalistes sans emploi aujourd’hui en Turquie. C’est probablement le job avec le plus haut taux de chômage.
Si journaliste est un des métiers les plus dangereux en Turquie, c’est aussi le cas ailleurs dans le monde. Deux célèbres journalistes d’investigation ont été tués récemment en Europe. Daphne Caruana Galizia à Malte et Ján Kuciak en Slovaquie. Tous les deux enquêtaient sur des scandales de corruption de hauts fonctionnaires et personnalités influentes. L’enquête est toujours en cours à Malte mais personne n’a jusqu’à présent été condamné pour cet assassinat. En Slovaquie l’enquête suit également son cours. Assurément être journaliste n’est pas un métier sans risques. Si vous vous frottez aux intouchables, mettez votre nez là où il ne faut pas, vous allez rapidement rencontrer des problèmes. Si vous ne fermez pas les yeux et n’écrivez pas ce que le gouvernement a envie d’entendre vous allez vous retrouver dans un fameux pétrin. Même en Europe la liberté de presse recule. Espérons que les responsables de ces crimes seront rapidement traduits en justice et qu’ils seront condamnés à des peines appropriées. 

On constate aujourd’hui de plus en plus de défiance envers les médias. Même ici en Occident les gens croient de de moins en moins en la véracité de l’information. Comment expliquez-vous ce phénomène ? 

Il y a je pense deux explications. Premièrement les gens reçoivent l’information des réseaux sociaux de plus en plus vite ; ils n’ont plus besoin d’allumer la télévision ou la radio pour se tenir informés. Ensuite je pense que les gens n’ont plus confiance en les médias traditionnels. Si vous faites un sondage en Turquie, beaucoup de personnes regardent la télévision, mais comme les porte-paroles du gouvernement ne sont pas du côté du peuple et des opprimés, le taux de confiance est très faible. 

Les réseaux sociaux sont également souvent accusés de colporter des fake news, qu’en pensez-vous ? 

Les réseaux sociaux sont à l’image d’une épée à double tranchants. D’un côté ils sont très démocratiques, tout le monde peut s’y exprimer, ce qui est très bien. Mais de l’autre côté cette liberté permet de propager n’importe quelle fake news. L’Union européenne a mis en place des unités pour combattre la désinformation, particulièrement celle en provenance de Russie. À cause de la double nature des réseaux sociaux il est nécessaire de les réguler, d’être vigilants. Actuellement nous ne sommes pas assez préparés pour combattre ce phénomène, mais je pense qu’avec le temps nous seront mieux armés et capables de mieux discerner la véracité d’une information. 

Quel message souhaitez-vous transmettre à nos concitoyens ? 

La liberté de presse est un pilier essentiel de la démocratie. Tant que les médias ne seront pas libres ils ne pourront pas exercer leur fonction d’outil démocratique. Actuellement nous n’avons pas de vraie presse libre en Turquie et la Belgique devrait aider en faisant pression sur le gouvernement. Nous avons besoin de l’aide de nos concitoyens, pas seulement en Turquie mais partout dans les monde où il y a des violations de la liberté d’information. Nous devrions descendre dans le rue faire entendre nos voix. Tant que nous resterons silencieux, les dirigeants, les puissants, continueront à vouloir contrôler l’information pour servir leurs intérêts. Ils continueront à censurer l’information qui leur déplait. Nous devons être vigilants pour préserver la démocratie.

Entretien avec Annemarie Gielen de Pax Christi au sujet de la culture de la paix et de la non-violence


Le 21 septembre 2019, Fedactio s’est entretenu avec Annemarie Gielen, directrice générale de Pax Christi Vlaanderen, la section flamande du réseau mondial d’organisations d’inspiration chrétienne œuvrant pour la paix et la non-violence. Cette interview s’inscrit dans le cadre de notre campagne Speak Right Now durant laquelle nous organisons des activités et mettons en lumière des responsables politiques, académiques ou associatifs œuvrant en faveur des droits humains et de la cohésion sociale. 



Annemarie Gelen a commencé à travailler pour Pax Christi International après des études en langues et cultures d’Europe orientale à la KULeuven. Un an plus tard elle se rendait en Russie pour travailler sur les droits de l’homme. Elle n’aurait jamais pensé devenir un jour une activiste de la paix, voici maintenant 17 ans qu’elle travaille chez Pax Christi Vlaaderen dont 7 ans en tant que directrice générale. Dans le cadre de la Semaine de la Paix, nous avons pu nous entretenir sur ses motivations personnelles et professionnelles. 




Pourriez-vous nous décrire les objectifs de Pax Christi ?


Pax Christi Vlaanderen travaille sur 4 axes pour promouvoir la culture de la paix. Le premier de ces axes est un travail de formation. Nous aidons les gens à identifier les conflits et/ou injustices et examinons ensemble des moyens de parvenir à une résolution pacifique. Nous œuvres en Flandre, mais également dans les zones de conflits comme en Russie, en Ukraine, au Congo ou via notre réseau international en Palestine-Israël.


La paix mondiale est un plan très ambitieux, comment l’envisagez-vous ?


Nous employons différentes approches pour œuvrer à la consolidation de la paix. Il est important pour nous de ne pas parler à la place des personnes impliquées, mais de trouver des solutions conjointement. En Flandre par exemple, dans le cas de conflits liés aux migrations ou aux détentions, nous rencontrons les acteurs concernés. Il en va de même pour nos opérations en Russie ou au Congo. Nous cartographions le conflit, et établissons des collaborations avec les groupes qui souhaitent agir de manière non-violente. Nous ne prétendons pas détenir toutes les réponses ou des vérités absolues sans discussion. Cependant nous avons une expérience des méthodologies et des théories qui peuvent nous aider à lancer certains processus de paix. Réciproquement, nous essayons d’apprendre de ces groupes et de les impliquer dans nos campagnes de lobbying et de sensibilisation. 


Comment voyez-vous la relation entre spiritualité, étude et action ? 


La spiritualité est un aspect important de notre organisation. C’est une source d’énergie et un rempart contre le cynisme et le sentiment d’impuissance. Pax Christi est né en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Inspirés par la Bible, les fondateurs ont appelé comme il est rapporté de Jesus à « aimer l’ennemi et à prier pour le bien-être de ceux qui nous persécutent ». Ils voulaient briser la spirale de la violence en étant compatissant envers la population allemande. 


Travaillez-vous également sur le dialogue interculturel ou interreligieux ? 


Nous devons créer une société inclusive. Au sein de notre équipe et de notre cercle de benévoles il existe une grande diversité d’expériences religieuses. Notre objectif est d’apprendre à connaître et à respecter l’autre par le biais de rencontres. Par exemple, chaque mois nous organisons des méditations interreligieuses au cours desquelles des personnes de différents horizons se réunissent et méditent. Mais nous avons également diverses publications et formations sur l’utilisation du texte biblique comme outil pour promouvoir la paix. Grâce à ces travaux, nous pouvons créer des ponts avec les musulmans, les juifs, les orthodoxes, les humanistes… 


Quel est votre principal objectif en tant que directrice générale ? 


Mon rêve est que Pax Christi n’aie plus de raison d’exister *rires*. Mais à court terme, je souhaite que le monde puisse avoir la patience de comprendre les autres dans leur différence. Que chacun fasse son introspection et se demande « Pourquoi ai-je cette opinion ? Pourquoi je me comporte de cette façon ? » Tout le monde se pose des questions existentielles mais personne n’a de réponse toute faite. Le doute et l’incertitude peuvent exister, mais ils sont source de frustration et de conflit. Les gens doivent comprendre qu’il est possible d’agir, de faire un travail sur soi-même et d’aider les autres. Plutôt que d’adopter une attitude cynique et violente, un changement de mentalité serait souhaitable. Personne ne veut vivre des tensions en permanence, tout le monde désire la paix. 


Que peuvent concrètement faire les gens pour soutenir la paix ?


Nous encourageons les gens à être critiques. Si vous voulez vous faire une opinion sur quelque chose il est utile de s’y plonger, cela va de l’écologie à l’économie. Si vous vous sentez impuissance face à une situation, il est important d’essayer de la changer. De cette manière, qu’elle que soit l’ampleur du changement vous contribuez à une société meilleure. Dans les régimes autoritaires tels la Turquie ou la Russie, il y a toujours des initiatives et des réseaux d’entraide et de résistance. La lutte non-violence est difficile mais en vaut la chandelle, car la violence cause toujours plus de dégâts. 


Quelle expérience retenez-vous de toutes ces années de lutte pour la paix ? 


La chose la plus importante que j’ai apprise est l’énorme capacité de résistance qu’ont les personnes victimes d’injustice. Je pense à l’aura de dignité qui les entoure dans leur combat. C’est pour moi une source de motivation de savoir qu’il existe des personnes qui ne s’abandonnent pas au pessimisme ou au désespoir. Le seul moyen c’est de garder espoir. Pax Christi a une influence majeure sur le plan individuel. À titre d’exemple notre plan de réconciliation entre Russes et Tchétchènes na pas conduit les présidents de ces républiques à tomber dans les bras l’un de l’autre, mais les personnes qui ont participé à nos rencontres se comprennent mieux. Cela a permis de créer des liens d’amitié entre Russes et Tchétchènes qui étaient auparavant inconcevables. Au Congo des groupes appellent depuis des années par la non-violence à plus de démocratie. Malgré le résultat des élections, de nombreux Congolais ont voté. Cette participation démocratique procure aux gens un sentiment de dignité et d’engagement. Il est possible d’obtenir des résultats après un travail de cooperation à long terme sur les droits civils, les droits humains, la paix… 


Quels changements remarquez-vous dans le climat politique actuel ? 


Il y a 15 ans les tensions internes à notre société n’était pas au premier plan, notre action était surtout tournée vers l’étranger. Une part importante de notre société est dérangée par la diversité. Ce sentiment de malaise est exacerbé par l’escalade verbale des politiciens comme Donald Trump ou Vladimir Poutine. En outre, il y a l’urgence climatique que les gens ne veulent pas entendre. Ces nouveaux défis nous concernent évidemment. Lors de nos semaines de la paix en 2017 et 2018, nous avons travaillé sur la manière dont les gens peuvent désamorcer les tensions dans leur propre société. Lors des élections communales nous avons développé une méthode de théâtre participatif. Par le biais de représentations théâtrales interactives, nous ouvrons un dialogue avec le public. L’objectif est de stimuler la pensée critique et de montrer que des alternatives sont possibles. 


Comment percevez-vous le raidissement de pays européens comme la Pologne et la Hongrie, mais aussi en Turquie ou en Russie ? 


Nous avons toujours été d’ardents défenseurs de l’Union européenne. Nous observons avec tristesse des attaques de toutes parts contre le projet de paix européen. Avec les autres filiales de Pax Christi en Europe, nous plaidons devant le Parlement européen. Nous nous efforçons de maintenant au premier plan la paix, la coopération et le dialogue. 


Comment impliquez-vous les jeunes dans votre lutte ? 


Nous communiquons via des canaux que les jeunes utilisent. Nous touchons les jeunes par le biais des universités, et souhaitons à l’avenir coopérer davantage avec les organisations jeunesse. Nos sympathisants les plus âgés disent parfois que les jeunes ne s’intéressent plus aux questions sociales, mais ce n’est pas ce que je constate. Les jeunes sont de plus en plus conscientisés à cause de la polarisation sociétale et du changement climatique. 


La Belgique siègera au Conseil de sécurité des Nations Unies de 2019 à 2020, quel message souhaitez-vous faire passer ? 


La Belgique siège au Conseil de sécurité avec un message fort que nous soutenons : « Bâtir le consensus, agir pour la paix ». Seulement nous constatons dans la pratique que peu de ressources y sont allouées. Si nous nous penchons sur le budget fédéral, force est de constater que les dépenses consacrées à la paix ont fortement diminué. Le gouvernement veut faire des économies, mais ne peut pas ne pas voir l’urgence. Il y a très peu de débats au sein du Parlement sur comment résoudre les conflits internationaux. On préfère se concentrer sur la modernisation de la Force aérienne et l’achats de nouveaux avions de combat. Le renouvellement de l’équipement semble aller de soi, « l’armée a besoin de nouveaux avions de combat », mais ce postulat n’a pas été discuté. Que va faire la société belge de 30 nouveaux avions de combat à 15 milliards d’euros ? Si vous vous opposez à cet achat, les gens vous trouveront stupides ou naïfs, mais c’est en réalité l’inverse. Si les gens prenaient conscience du coût des bombes larguées sur l’Irak ou la Syrie et de leurs conséquences sur le terrain, plus personne ne voudrait investir dans cela. Les gens ne se rendent pas compte de ce que représente 15 milliards. Nous pensons que si les gens sont crédules et se laissent abuser c’est parce que cela répond à un sentiment de peur. Pourquoi n’investissons-nous pas cet argent dans la transition vers une industrie pauvre en émission CO² ? On peut aussi se demander pourquoi le budget alloué à ces avions dépasse celui de la Santé. Il suffit de penser aux parents de Pia qui ont désespérément lancé un appel aux dons pour couvrir les frais de traitement de leur enfant. 


Vous organisez votre 30me semaine de la paix. Quelle est la particularité de cette édition 2019 ? 


Nous sommes les instigateurs de cette semaine, mais nous invitons d’autres organisations et partis politiques à y participer. Nous travaillons ici aussi sur 4 axes. Au niveau politique nous publions des recommandations. Sur le volet éducatif nous nous adressons aux écoles et aux centres extrascolaires. En ce qui concerne la sensibilisation, nous essayons de toucher les gens via internet et les réseaux sociaux, mais aussi via des soirées-débats et actions de rue. Nous invitons également chaque année une personne à témoigner. Cette année il s’agit d’un Sud-Soudanais qui travaille dans les zones de conflits. Enfin nous avons un volet spirituel avec la lecture de textes sur la thématique de la paix. 


Comment voyez-vous l’avenir de votre mission ? 


Je suis une personne très optimiste. Je pense que le désir de paix est partout. Les gens veulent d’un monde de paix qui leur permet d’aller à l’école, au travail, de fonder une famille. Consolider la paix ne se fait pas sans le dialogue et la coopération. Tout le défi consiste à impliquer les gens dans la construction d’une société pacifique, qu’ils se sentent investis par ce projet. Je suis convaincue que chaque individu est capable d’œuvrer pour la paix, il faut juste lui en donner l’occasion.

Rencontre avec Gandhi aux Nations-Unies, acteur de non-violence

En ce 2 octobre, Journée internationale de la non-violence, Fedactio commémore la naissance de Mahatma Gandhi, leader du mouvement d’indépendance de l’Inde et pionnier de la philosophie de la non-violence.

Le 25 septembre, Fedactio rencontrait son petit-fils Tushar Gandhi lors d’une conférence aux Nations-Unies à New York.
Ce dernier, fondateur et président de la Mahatma Gandhi Foundation, soulignait non sans humour que nous devrions « contaminer le monde avec la paix », que « nous avons besoin d’un virus de la paix mais sans antidote ».

Gandhi a toujours souligné la contradiction entre nos actions effectives et celles dont nous sommes réellement capables. Son petit-fils a pris pour exemple l’hypocrisie dont les gouvernements font preuve dans le traitement des migrants. « La plupart des pays s’engagent à les prendre en charge mais invoquent ensuite la souveraineté et la sécurité nationale ». Il a souhaité que les Nations soient « plus honnêtes dans leurs pratiques et pas seulement honnêtes en apparence ».

En cette Journée internationale, Fedactio demande que chacun d’entre nous fasse tout ce qui est en son pouvoir pour surmonter ces contradictions afin que nous bâtissions ensemble un monde de paix.

Rencontre avec Hamsi Boubeker ou l'art au service de la paix

Dans le cadre de la Journée mondiale de la paix, Fedactio s’est entretenu avec Hamsi Boubeker artiste peintre dont l’œuvre toute entière est un message de paix et de tolérance. Du dialogue des cultures à son travail auprès des enfants, le parcours de Hamsi Boubeker nous éclaire sur la contribution de l’art  à la paix.

Monsieur Boubeker bonjour. Merci de nous recevoir, vous êtes un artiste polyvalent, né à Bejaia en Algérie, vous vivez en Belgique depuis 1979. Pourriez-vous nous en dire plus sur votre parcours et ce qui a suscité votre carrière d’artiste ? 

La carrière d'artiste est venue comme ça par hasard mais avant d'être artiste on récolte déjà les fruits de l'art quand on est enfant. Je viens de la société kabyle où les enfants vivent proches des parents, de la famille des tantes. La fête y est toujours présente. Quand j'étais petit j’aimais beaucoup accompagner ma mère à des mariages parce qu'il y avait de la musique, on dansait, il y avait aussi des bonnes choses à manger. Pendant la guerre il y avait un couvre-feu, et ma grand-mère pour embellir un peu ces soirées qui étaient tragiques puisque on entendait les bombes qui explosaient, pour nous attendrir elle nous racontait des contes. Voici donc un fait culturel et artistique que j’ai vécu. Déjà à l'école maternelle, j'aimais beaucoup dessiner et quand je suis arrivé à l’école primaire, les cours que j'aimais le plus étaient ceux où on pouvait dessiner : la géographie, l'histoire, les sciences naturelles... Sans avoir une idée que plus tard j’allais devenir artiste, j’avais déjà des éléments que j'ai gardé en moi et porté jusqu'à l'indépendance [Ndlr 1962]. 

Durant la colonisation on n’avait que la maison, l'école et le quartier. Le reste, tout ce qui était culturel était occupé par les Français : le cinéma, le théâtre, les manifestations culturelles c’était les Français qui en profitaient. Nous on avait pas droit à tout ça, il n’y avait pas la télévision, la radio c’était un média bourgeois, même si mon père avait quand même une petite radio qu’il mettait de côté. Après l’indépendance j’ai pu découvrir pour la première fois qu’à Bejaia il y avait un conservatoire de musique. Je m’y suis inscrit et y ai fait mes premiers pas dans la chanson algérienne au sein d’une chorale. Par la suite j’ai rencontré Sadek El Béjaoui, j'aime beaucoup dire son nom, ce fut mon maître, un très grand maître qui a formé beaucoup de grands artistes d'Algérie. 

De là je suis parti à Alger qui a été pour moi une école de la diversité par rapport aux artistes que j'ai pu y rencontrer qu'ils soient chanteurs, écrivains, auteurs de théâtre... Comme Kateb Yacine qui était un des plus grands auteurs de théâtre, des chanteurs comme Djamel Allam ou Idir, qui sont connus et reconnus. J'ai aussi eu la chance d'avoir comme directeur durant mon service civil Mouloud Mammeri qui était l’un des plus grands écrivains kabyles. Confronté à ces gens, j'ai porté en moi des connaissances, des valeurs humaines, artistiques, morales, citoyennes. Avec des gens comme ça on ne peut que construire le respect et la tolérance. Mais ces valeurs il ne faut pas oublier que ce sont les parents qui me les ont inculqués en premier lieu, ou plus exactement la famille élargie. Vous savez quand vous êtes dehors, si les parents ne sont pas là, c'est le voisin d'à côté, l'épicier ou le menuisier qui prend en charge l'éducation des enfants. Toutes ses valeurs, je les ai emmenées avec moi lorsque j’ai débarqué à Paris en 1978 où je devais faire un enregistrement dans une maison de disques destinée à la chanson kabyle. Au bout de 6 mois mon visa était périmé et je devais quitter la France. Je ne voulais pas retourner en Algérie parce que la vie en Algérie à cette époque était très difficile quand on était berbère kabyle et qu’on le revendiquait. On risquait la prison, les tortures. C'était le règne de ce qu'on appelle la politique d'arabisation à outrance. Encore aujourd’hui on continue de nous dire que nous sommes Arabes, que notre seule culture c’est l’arabe, la seule religion c’est l’islam. Et on efface toute une histoire, tout ce que nous sommes véritablement. À l'époque, je militais discrètement en faisant attention à la sécurité militaire. Aujourd’hui encore on découvre tout le mal qui s’est passé en Algérie après que les Français soient partis. Après l'indépendance c'est une autre forme de colonisation qu'on a eue, avec des gens qui ont pris le pouvoir, ont créé des clans et ont profité très largement des richesses de l'Algérie. 

De Paris je suis venu à Bruxelles parce que j'avais un beau-frère qui militait avec le Front du Nord ; des avocats qui pendant la guerre aidaient les Algériens qui avaient des problèmes avec les Français, comme les condamnés à mort, à passer en Belgique et sur le plan juridique. Je pense notamment Serge et Henriette Moureaux. Ils m’ont donc envoyé en Belgique où je suis tombé sur certains membres de ce réseau. Et, comme si l’histoire recommençait, je suis arrivé avec un visa de 45 jours et ne voulais pas retourner dans mon pays. J’ai tenté de retourner en France où je comptais obtenir un visa une fois l’enregistrement de mon disque terminé, mais j’ai été refoulé à la douane française. C’était la loi dite Stoléru, qui demandait de refouler systématiquement toute personne du Maghreb qui tentait d’entrer en France. J’ai vu sur mon passeport un grand « R », pour refoulé. Et là fort heureusement le Front du Nord a trouvé une solution pour que je puisse rester vivre en Belgique en tant qu’artiste. Serge Moureaux qui m’a pris en charge. J’ai commencé à chanter, j’avais une guitare, c’était mon arme qui, comme dirait Kateb Yacine « ne tue pas mais fait vivre ». Je dénonçais le pouvoir tout en faisant connaitre la chanson kabyle qui était à la mode à l’époque. J’ai vite été adopté par les mass media, j’ai fait toutes les télévisions, les journaux, salles de spectacle et festivals de Belgique. À l’époque les gens étaient idéalistes, ils manifestaient, participaient à des fêtes de soutien. Quand on m’appelait pour chanter contre le racisme, les armes nucléaires, les femmes battues, je retrouvais autour de moi d’autres artistes latinos, africains, turcs, et toute une diversité porteuse d’un message de paix, de tolérance, de respect. C’est Bruxelles qui m’a permis de connaitre ces cultures, car en Algérie il n’y avait que les Algériens et le Français. Ici je voyais des gens qui croyaient en leur combat, qui allaient sur le terrain, ma vie en tant qu’artiste a commencé là. 

À quel moment avez-vous eu le déclic et vous êtes-vous dit que vous seriez artiste ? 

On ne choisit pas d’être artiste. Je dis toujours que je suis un artisan par un artiste. Aujourd’hui je suis artiste peintre et auteur de contes pour enfants. Je dis toujours que je suis l’homme le plus heureux au monde ; faire de l’art, c’est beau, c’est plein de couleurs, on raconte la vie des gens. Ma peinture « La Terre est mon village » c’est un peu mon enfance à travers la vie des Kabyles. L’art est un moment de convivialité et d’échange. Quand je chantais je rencontrais des racistes qui me disaient « toi tu n’es pas comme les autres car tu fais de belles choses » et je répondais que moi j’ai la chance de montrer de belles choses, mais qu’il y a des milliers de personnes qui ont des valeurs humaines, de la beauté dans leur façon de parler, de créer, et peut-être qu’ils n’ont pas eu la chance de la voir. Le racisme c’est ne pas connaitre l’autre.

Quand je rencontre des gens c’est comme si la terre n’avait pas de frontières et que nous pouvions vivre ensemble. À travers l’art, il y a plus de choses qui nous ressemblent que de choses qui nous distinguent, et tout ce qui nous ressemble nous rassemble. 

La peinture m’a aidé à replonger dans mon enfance que j’ai toujours aimée malgré la guerre. Quand je peins une scène de mariage, j’essaie de m’imaginer les femmes qui chantaient avec leurs beaux habits, les bijoux, les gâteaux qu’on distribuait, toute cette convivialité… pour le jardin la cueillette des olives, tout ça ce sont des instants de bonheur que je revis à travers mes œuvres et souhaite partager avec mon public. Quand on parle de l’art on parle de bien-être, de bonheur, de vivre-ensemble. 

Vous êtes aujourd’hui bien connu des Bruxellois pour vos Mains de l’espoir qui ornent entre autre la station de métro Lemonnier, pourriez-vous nous en dire plus sur la symbolique de cette œuvre ? 

La main dans la culture berbère a un pouvoir. On dit que quand on tend la main avec ses cinq doigts ouverts c’est pour rejeter le mal, le mauvais œil. À l’époque les femmes mettaient l’empreinte de leur main au henné au-dessus de la porte de la maison. Quand un enfant nait, on lui dessine également une petite main sur la poitrine pour le protéger. Si la main a une symbolique positive, elle peut aussi faire du mal, elle peut frapper, mettre le feu… mais moi j’ai choisi le bien. J’ai choisi la main ouverte comme motif de la paix dans le monde et du respect des cultures. 
J’ai commencé en 1994 à partir du calque de la main pour écrire un message de paix et de tolérance. J’ai organisé un travail didactique, en parlant de paix avec des enfants dans les écoles. Je leur disais « vous allez construire le monde de demain et c’est vous qui allez pouvoir arrêter les guerres ». Après discussion, je leur demandais d’illustrer un message de paix. Pour les enfants qui dessinent c’est une partie de leur corps qui est représentée et ils pensent inconsciemment que la main qu’ils vont mettre a le pouvoir d’arrêter les guerres. Cette opération a eu un succès énorme, elle a été organisée dans 82 pays et lors de nombreux rassemblements. 

Puis l’idée a été de travailler avec différentes catégories sociales. J’ai organisé des rencontres entre des enfants et des personnes du troisième âge. C’était important car justement certaines personnes ont connu la guerre, et elles racontaient ce qu’elles avaient vécu. Ensemble ils ont fait de magnifiques dessins. Ensuite j’ai travaillé avec les personnes handicapées, puis dans les prisons. On a fait un travail avec des détenus et leurs enfants où j’ai demandé que les détenus illustrent le calque de main de leurs enfants et vice-versa. Ce travail est aujourd’hui exposé dans la salle des visites de la prison de Saint-Gilles. Je suis allé dans des écoles réputées difficiles et obtenus des résultats extraordinaires parce que ces jeunes parfois issus de pays en guerre se sentaient touchés par le message. Différentes personnalités se sont associés aux Mains de l’espoir, le prix Nobel de la paix Adolfo Pérez, madame Mitterrand, l’Abbé Pierre, des artistes comme Folon, Adamo, beaucoup de chanteurs, d’acteurs sont venus laisser le calque de leur main avec un message de paix et de tolérance. Beaucoup d’associations et d’enseignants sont devenus les ambassadeurs de la paix, en demandant à des personnalités de participer au projet en entrant dans la ronde universelle. 

J’ai remarqué à l’époque que la journée de la paix était une journée flottante et qu’il était nécessaire de la stabiliser afin que le 21 septembre, partout à travers le monde les gens puissent organiser des évènements autour de la paix. J’ai obtenu un rendez-vous en 2001 aux Nations Unies auprès de l’épouse de Kofi Hannan afin d’aller accompagné des enfants déposer une requête, pour que la journée de la paix soit stabilisée. Alors que tout était prêt, nous avons été confronté aux attentats du 11 septembre. Avec le massacre des deux tours, c’est tout un travail qui a été détruit. J’étais moralement perdu et il m’a fallu du temps pour reprendre les Mains de l’espoir. Petit à petit je l’ai délégué aux associations. Plus récemment j’ai repris contact avec l’ONU pour qu’on reconnaisse que la Journée internationale de la paix a été stabilisée par l’artiste Hamsi Boubeker grâce au projet porté par tous ces enfants, j’attends leur réponse. 

Plus récemment vous avez été désigné membre du Jury international du concours Paix organisé par l’UNESCO. Comment pensez-vous que l’art puisse contribuer à la paix ? 

J’ai été désigné par le secrétariat belge auprès de l’UNESCO en tant que juré d’un concours de dessin autour de la paix. Je vais me retrouver avec de grandes personnalités avec qui nous discuterons de ce sujet. 

Selon moi l’art peut contribuer à la paix par les rencontres. Comme je dis souvent « si tu veux la paix prépare l’enfance ». Moi pendant la guerre mes parents me parlaient de respect, de tolérance… pendant la guerre, pendant que des gens se faisaient tuer. Si on ne va pas vers les enfants pour les laisser s’exprimer, pour les faire participer à un projet autour de la paix et du respect, que ce soit dans les écoles, dans les associations, à la maison… on va rater une très belle occasion d’avoir une jeunesse qui soit véritablement soucieuse de ce que va devenir la planète de demain. L’art c’est quelque chose de beau, dénué de méchanceté ou d’agressivité. Sur les dizaines et des dizaines de milliers de dessins des Mains de l’espoir, je n’ai jamais vu un dessin où il y avait du sang, des barbelés... C’est toujours, le soleil, les fleurs, la main dans la main, les couleurs… L’art nous ouvre ses portes pour qu’on y pénètre avec confiance. Et une fois qu’on est dans le monde de l’art, la convivialité se crée ; les gens deviennent sereins, ne font plus d’amalgames. Notre but commun c’est de voir une terre apaisée, sans guerres, sans catastrophe climatique. L’art peut créer des ponts, véhiculer un message dans son expression la plus tendre, la plus parlante. L’art est un bel habit qu’on porte, une arme qui ne tue pas mais fait vivre. 

En parlant de jeunesse, vous participez aussi chaque année au jury du concours de dessin « L’Art du vivre ensemble » organisé par Francolympiades avec le soutien de Fedactio. Est-ce important en tant qu’artiste de soutenir la jeunesse ? 

Ça fait maintenant la 8e année que j’y participe et je salue l’initiative. J’ai toujours félicité Fedactio et Francolympiades pour ce travail à l’échelle nationale d’aller dans les écoles, auprès des jeunes et de travailler sur des thèmes comme la paix, le vivre ensemble, la liberté, etc. La grande finale c’est un peu la fête des enfants, les gens sont heureux, on échange, on partage. Je retrouve un peu ce travail des Mains de l’espoir dans cette ambiance conviviale. 

Vous qui avez vécu des deux côtés de la Méditerranée, quel message souhaitez-vous faire passer à partir de votre expérience ? Qu’est-ce que le dialogue des cultures a à nous apporter ? 

J’aimerais bien qu’il y ait un grand pont entre l’Algérie - l’Afrique - et l’Europe et que ce pont puisse servir à nous rencontrer, à échanger, nous rapprocher. Dans le passé la Méditerranée était un pays. Du temps des Romains on parlait plus des villes qui l’entoure. Aujourd’hui cette Méditerranée a été délaissée et est devenue comme un gouffre. D’ailleurs nous assistons presque chaque jour à des gens qui veulent fuir et qui meurent en mer. Ces gens vivent dans leurs pays la misère, des régimes cruels qui bouffent l’argent du peuple et ils traversent la mer à la recherche du bonheur. J’aimerais rapprocher les deux continents et dire que nous sommes avant tout des êtres humains. Khalil Gibran disait « la terre est ma famille et l’univers ma patrie », moi je dis « la terre est mon village ». Tout le monde a à gagner à dialoguer. Aujourd’hui nous sommes plus de 90% à ne pas vouloir la guerre, il n’y a que les vendeurs d’armes, les militaires qui construisent des armes, les vendent et les mettent entre les mains de bourreaux comme on le voit au Yemen actuellement. Il faudra arriver à convaincre notre jeunesse à continuer à militer pour la paix.

La Colombe de l'Espoir - Oeuvre d'HAMSI
La Messagère de la paix - Oeuvre d'HAMSI

[Femmes à l'honneur] Laurence Broze : agir pour la parité dans les mathématiques

À l’occasion de la finale du Pangea MathQuiz, Fedactio a donné la parole à l’invitée d’honneur, Laurence Broze, professeure de mathématiques appliquées à l’Université de Lille et vice-présidente de l’association “Femmes et mathématiques”, qui partage son temps entre l’enseignement et la recherche. Mme Broze lutte pour la parité en mathématiques.


Pourriez-vous nous présenter votre association ?

Femmes et mathématiques existe déjà depuis une trentaine d’années. Nous avons trois objectifs principaux. Premièrement nous souhaitons faire connaître les métiers et études de mathématiques aux jeunes et inciter en particulier les filles à s’y lancer. Deuxièmement, nous voulons aussi lutter contre le stéréotypes sexiste en mathématiques et nous voulons aussi lutter pour plus de parité dans les métiers des mathématiques. Voilà nos trois objectifs principaux.

Quelles actions menez-vous sur le terrain ?

Nous visitons énormément d’établissements scolaires (collèges, lycées, universités). Nous organisons des journées visant à faire connaître les métiers des mathématiques aux jeunes filles. Nous organisons également chaque année un colloque de doctorantes en mathématiques afin d’inciter les filles à se lancer dans une thèse de mathématiques. Et puis nous participons également à différentes actions pour favoriser la parité, en essayant notamment de sensibiliser les milieux académiques et de la recherche privée à la promotion des femmes dans ces métiers.

Pourquoi est-il nécessaire de promouvoir les mathématiques en particulier ?

Si on regarde la discipline mathématique à l’université, c’est la seule discipline (en France) où la part de femmes n’augmente pas. On constate une augmentation, parfois lente, dans d’autres disciplines, mais en maths, rien et ça a même tendance à diminuer On ne sait pas toujours très bien pourquoi, mais on essaye de sensibiliser l'ensemble de la communauté pour qu’elle se mobilise contre ça. Les femmes professeures de mathématiques deviennent extrêmement rares (30 en tout pour toute la France). En tant qu’association nous sommes tristes de constater que les jeunes filles ne s’y engagent pas ou très peu. Je pense qu’elles ont peur des comportements sexistes de la profession et de ne pas y être à leur place, mais elles ne doivent pas se décourager. Il faut lutter pour trouver notre place en maths comme on l’a trouvée dans les autres professions.

Que diriez-vous aux jeunes qui souhaitent entreprendre des études de mathématiques ? Est-ce un métier d’avenir ?

Je tiens à leur dire c’est que c’est un métier formidable et de ne pas se gêner s’ils ont envie de faire des maths. C’est un domaine où on trouve facilement du travail car on manque de mathématiciens. Comme c’est un métier en pénurie, vous pourrez travailler sur ce que vous voudrez après vos études, et vous pourrez même négocier votre salaire si jamais vous travaillez dans le privé. Vous pourrez avoir de belles perspectives d’avenir, parce que les mathématiques sont partout. On a besoin des maths, même de celles qu’on invente sans trop savoir à quoi elles vont servir, et qui finissent toujours un jour ou l’autre par servir à quelque chose. On laisse aux mathématiciens une grande autonomie pour faire de la recherche dans les sujets qu’ils aiment parce qu’on sait bien qu’un jour ou l’autre, ça pourra servir à quelque chose et que c’est un réel investissement dans le savoir de l’humanité. Je leur dirais aussi de voir les mathématiques comme un langage universel. Dans tous les pays du monde, on fait des maths de la même manière. Ce qui veut dire que s’ils deviennent mathématiciens ou mathématiciennes, ils seront membres d’une grande communauté mondiale. Je leur souhaite le bonheur de faire des mathématiques leur métier.

Pour plus d'infos sur la finale du MathQuiz : https://actualite.fedactio.be/2019/02/grand-succes-pour-la-finale-de-la-7e.html