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Rencontre avec Selcuk Gultaşlı sur l'état de la liberté de presse en Turquie et dans le monde en 2019

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Dans le cadre de la "Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes" du 2 novembre, Fedactio s'est entretenu avec M. Selcuk Gultaşlı, ancien rédacteur en chef du journal Zaman, sur l'état de la liberté de presse en Turquie et dans le monde en 2019.

Une liberté de presse toujours plus en danger. Au cours des douze dernières années, plus de 1 000 journalistes ont été tués parce qu’ils tentaient d'informer le public sur les faits dont ils avaient été témoins. Dans neuf cas sur dix, les meurtriers restent impunis. Outre ces assassinats, on dénombre de très nombreux crimes commis contre les journalistes à travers le monde : violences, arrestations intimidations... 

Je m’appelle Selcuk Gultaşlı, je suis en Belgique depuis 2001. J’étais rédacteur en chef du journal quotidien Zaman. J’ai travaillé pour Zaman entre 1995 et 2016 en Turquie mais également pour l’édition Benelux. Nous éditions également des versions pour la Belgique et les Pays-Bas. Zaman était le plus grand journal de Turquie, fut un temps où il tirait à plus d’un million d’exemplaires quotidiens à destination de ses abonnés. J’ai fait ce travail jusqu’en mars 2016, quand notre journal a été brutalement confisqué par le gouvernement turc. Être le plus gros journal de Turquie ne l’a pas protégé de la saisie. Depuis je n’ai plus de travail. Et les choses ne vont pas en s’améliorant, puisque chaque jour des collègues journalistes sont arrêtés en Turquie. 

Quel était votre rôle au sein de Zaman ? 

Je couvrais principalement les relations entre la Turquie et l’Union européenne. Comme vous le savez, la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne. Même si cette perspective semble aujourd’hui très éloignée, cela signifie que des chapitres de négociations sont ouverts en vue de rejoindre l’Union européenne en tant qu’État membre. J’écrivais sur ces questions, je couvrais les visites diplomatiques turques à Bruxelles et les dossiers européens en Turquie. 

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi Zaman a été confisqué par l’Etat ? 

En 2013 un énorme scandale de corruption a éclaté. C’est sans doute le plus gros scandale de corruption dans toute l’histoire de la République de Turquie. Y étaient impliqués des ministres proches de Recep Tayyip Erdoğan – alors Premier ministre. Son fils était également impliqué selon l’enquête. Quand les révélations ont pris de l’ampleur, Erdoğan a rétorqué qu’il ne s’agissait pas de la mise en lumière d’un scandale mais d’une tentative de coup d’État contre son gouvernement légitimement élu. Et puisqu’en tant que journalistes nous avons estimé qu’au vu des lourdes accusations, des charges de corruption de proportion historique il était de notre devoir d’investiguer, Erdoğan s’en est pris violemment à notre journal. Les scandales de corruption sont parus en 2013, et notre journal a été saisi en 2016, soit 3 ans plus tard. C’est le temps qu’il lui a fallu pour changer de nombreuses lois et lui permettre de mettre la main sur les journaux qui étaient critiques envers son gouvernement. La raison de cette saisie est que nous ne suivions pas la ligne officielle du gouvernement. Nous pensions qu’une affaire de corruption d’une telle ampleur méritait une enquête sérieuse, mais apparemment le Premier ministre n’était pas de cet avis. 

Pouvons-nous parler de censure ? Le gouvernement souhaitait-il étouffer ces scandales ? 

Bien sûr. Ils ont répandu l’idée qu’il n’y avait pas de corruption mais une tentative de coup d’État car ils ne voulaient pas que les gens lisent de quoi il s’agissait vraiment. Quelques jours après la publication des scandales, les autres groupes de presse ainsi que de nombreuses autres associations ont commencé à s’aligner sur les dires du gouvernement. Le peuple n’a donc pas eu l’occasion de lire et de comprendre toutes les dimensions de cette affaire. Il y a une énorme censure en Turquie. Vous ne pouvez pas écrire ce que le gouvernement n’aime pas entendre. Si vous écrivez malgré tout, on vous qualifie de sectaire ou de terroriste et vous perdez votre emploi, ou plus simplement on vous mute à un autre poste et vous ne pouvez plus écrire sur ce que vous voulez. Les cas d’autocensures sont aussi très nombreux. Beaucoup sont repris dans les rapports de la Commission sur les progrès de l’Union européenne. 

Vous êtes citoyen belge d’origine turque, pouvez-vous encore vous rendre en Turquie suite à cette affaire ? 

J’ai la chance d’avoir la citoyenneté belge et ma famille également. Dieu merci nous avons un passeport qui nous permet de voyager. Merci au gouvernement belge. Malheureusement il y a un mandat d’arrêt contre moi pour le simple fait d’avoir travaillé pour Zaman. Cela m’empêche de me rendre en Turquie. Si je retourne en Turquie je serai jugé coupable lors d’un procès factice devant un tribunal fantoche. L’État de droit n’y est pas respecté. Il n’y a pas l’ombre de la justice lors de ce type de procès, l’issue est courue d’avance. 

Quelle relation entretenez-vous avec les autres journalistes turcs ? 

Actuellement je n’ai plus ou très peu de relations avec mes collègues d’origine turque, même ici à Bruxelles. Je pense qu’ils ont peur d’être en contact avec moi car désormais je suis perçu comme un terroriste par le gouvernement turc. En Turquie il y a cette atmosphère anxiogène, c’est pour cela qu’ils sont tous terrifiés à l’idée d’être en relation avec moi. La plupart des personnes critiques sont désormais exilées à l’étranger. 

Comment voyez-vous l’avenir de la liberté d’expression en Turquie ? N’y a-t-il aucun espoir ? 

Concernant une évolution dans un future proche je suis très pessimiste. Ces dernières semaines il y a eu cette opération militaire turque en Syrie. Vous en avez probablement entendu parler, c’était une opération contre les milices kurdes PKK/YPG. J’ai regardé la télévision turque et toutes les chaines parlaient d’une seule voix. Il n’y a pas de place pour des opinions alternatives ou des voix dissonantes en Turquie. Il n’y a pas de place pour les voix du parti kurde HDP. Il semble que le gouvernement dicte sa ligne éditoriale de toutes les chaines et qu’aucune n’ose la franchir. Elles diffusent toutes la même chose. À court terme je ne pense pas que la situation puisse s’améliorer. Aussi longtemps qu’Erdoğan sera Président, il y a très peu d’espoir pour la liberté de presse. Il y aura plus de contrôle, plus de censure, et de moins en moins de pluralité d’opinion. 

Au sujet de cette intervention en Syrie, on a vu certaines personnes se faire arrêter pour propagande terroriste pour avoir critiqué l’opération sur les réseaux sociaux. Cela signifie-t-il que ces derniers sont aussi sous contrôle ? 

Oui exactement. Plusieurs personnes ont tweeté leur désaccord avec l’opération sur les réseaux sociaux nombre d’entre eux ont été arrêtés. Monsieur Erdoğan est probablement le président le plus insulté au monde. Il attaque en justice toute personne qui l’injurie, de nombreuses personnes se sont retrouvées devant un tribunal pour ce motif. En Turquie les réseaux sociaux sont fermement contrôlés et des centaines de milliers de sites web sont bloqués d’accès. 

Avez-vous été soutenu dans votre combat par des associations de défense des droits humains ou des institutions publiques ? 

Je suis en contact avec eux : Amnesty International, le Comité pour la protection des journalistes, la Fédération des journalistes européens… Je dois avouer qu’ils ont été d’un grand soutien. Ils ont soutenu notre cause, ont fait remonter les plaintes de nos collègues emprisonnés. Mais en tant qu’instigateurs de changement en Turquie malheureusement non. Il y a trop peu de pression sur le gouvernement qui continue d’emprisonner de nombreux journalistes. La Turquie est sans doute la plus grande prison de journalistes au monde, même la Chine arrive en seconde position. Différentes organisations comme le Conseil de l’Europe critiquent la Turquie, mais sans qu’il n’y ait de changements sur le terrain. 

Quels sont vos attentes vis-à-vis des autorités européennes ? 

L’Union européen a un grand levier de pression sur la Turquie, elle pourrait être plus sévère et prendre des mesures coercitives, mais ne le fait pas. Nous avons passé cet accord ignoble avec la Turquie au sujet des migrants en 2016. L’Union européenne a versé 6 milliards d’euros à la Turquie pour qu’elle garde les migrants et les empêche de venir en Europe. En contrepartie de cet accord, Erdoğan s’est assuré le silence des dirigeants européens. Peu importe ce qu’il fait, l’Europe reste silencieuse. C’est très décevant car l’Union européenne fait la promotion de valeurs comme la liberté d’expression, l’État de droit, le pluralisme, la liberté de presse… ce sont des droits précieux et des valeurs essentielles à l’Union européenne. Cependant chaque jour en Turquie ces droits sont supprimés, ces valeurs sont bafouées, et l’Europe reste malgré tout silencieuse ou proteste sans grande conviction. 

Comment expliquez-vous ce silence ? 

Je pense que c’est à cause du virage politique qu’est en train en prendre l’Europe. Les gens sont très inquiets à l’idée d’une nouvelle crise migratoire, de nouveaux réfugiés passant de la Turquie à la Grèce. Ils pensent que seul Erdoğan peut les empêcher de venir en Europe. Si les dirigeants européens restent silencieux c’est parce qu’ils savent que s’il y a une nouvelle vague de migrants en provenance de Turquie, elle aura de grandes répercussions sur le paysage politique européen. Les partis populistes et racistes gagnent du terrain en jouant sur la peur des migrants. Les partis traditionnels eux ont peur de perdre leurs sièges et se sentent dépendant d’Erdoğan. Certains le voient comme un sauveur, comme un « prince européen » comme le qualifia Jean-Claude Juncker, le Président de la Commission européenne, lors d’une rencontre il y a quelques années. 

Quelle est la situation du journalisme dans le monde en 2019 ? Est-ce un métier dangereux ? 

Il y a déjà eu des interventions militaires par le passé en Turquie, le pire que les généraux aient pur faire fut d’interdire un journal de publier pendant 2 à 3 mois, mais aucun n’aurait songé à le saisir. Aujourd’hui Erdoğan confisque les journaux qu’il n’apprécie pas. C’est donc devenu un métier beaucoup plus dangereux. Il y a de très nombreux journalistes sans emploi aujourd’hui en Turquie. C’est probablement le job avec le plus haut taux de chômage.
Si journaliste est un des métiers les plus dangereux en Turquie, c’est aussi le cas ailleurs dans le monde. Deux célèbres journalistes d’investigation ont été tués récemment en Europe. Daphne Caruana Galizia à Malte et Ján Kuciak en Slovaquie. Tous les deux enquêtaient sur des scandales de corruption de hauts fonctionnaires et personnalités influentes. L’enquête est toujours en cours à Malte mais personne n’a jusqu’à présent été condamné pour cet assassinat. En Slovaquie l’enquête suit également son cours. Assurément être journaliste n’est pas un métier sans risques. Si vous vous frottez aux intouchables, mettez votre nez là où il ne faut pas, vous allez rapidement rencontrer des problèmes. Si vous ne fermez pas les yeux et n’écrivez pas ce que le gouvernement a envie d’entendre vous allez vous retrouver dans un fameux pétrin. Même en Europe la liberté de presse recule. Espérons que les responsables de ces crimes seront rapidement traduits en justice et qu’ils seront condamnés à des peines appropriées. 

On constate aujourd’hui de plus en plus de défiance envers les médias. Même ici en Occident les gens croient de de moins en moins en la véracité de l’information. Comment expliquez-vous ce phénomène ? 

Il y a je pense deux explications. Premièrement les gens reçoivent l’information des réseaux sociaux de plus en plus vite ; ils n’ont plus besoin d’allumer la télévision ou la radio pour se tenir informés. Ensuite je pense que les gens n’ont plus confiance en les médias traditionnels. Si vous faites un sondage en Turquie, beaucoup de personnes regardent la télévision, mais comme les porte-paroles du gouvernement ne sont pas du côté du peuple et des opprimés, le taux de confiance est très faible. 

Les réseaux sociaux sont également souvent accusés de colporter des fake news, qu’en pensez-vous ? 

Les réseaux sociaux sont à l’image d’une épée à double tranchants. D’un côté ils sont très démocratiques, tout le monde peut s’y exprimer, ce qui est très bien. Mais de l’autre côté cette liberté permet de propager n’importe quelle fake news. L’Union européenne a mis en place des unités pour combattre la désinformation, particulièrement celle en provenance de Russie. À cause de la double nature des réseaux sociaux il est nécessaire de les réguler, d’être vigilants. Actuellement nous ne sommes pas assez préparés pour combattre ce phénomène, mais je pense qu’avec le temps nous seront mieux armés et capables de mieux discerner la véracité d’une information. 

Quel message souhaitez-vous transmettre à nos concitoyens ? 

La liberté de presse est un pilier essentiel de la démocratie. Tant que les médias ne seront pas libres ils ne pourront pas exercer leur fonction d’outil démocratique. Actuellement nous n’avons pas de vraie presse libre en Turquie et la Belgique devrait aider en faisant pression sur le gouvernement. Nous avons besoin de l’aide de nos concitoyens, pas seulement en Turquie mais partout dans les monde où il y a des violations de la liberté d’information. Nous devrions descendre dans le rue faire entendre nos voix. Tant que nous resterons silencieux, les dirigeants, les puissants, continueront à vouloir contrôler l’information pour servir leurs intérêts. Ils continueront à censurer l’information qui leur déplait. Nous devons être vigilants pour préserver la démocratie.
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